≈ Chkouboulak ≈

“Ceux qui ne sont pas visibles” serait une traduction assez correcte pour ce mot. Il désigne depuis fort longtemps un peuple peu connu et très disséminé en Asie et sur le pourtour méditerranéen. Ce qui caractérise les Chkouboulaks, c’est une capacité d’adaptation démesurée qui leur permet de ne pas vivre au dépend d’un état matériel particulier. Il peuvent être urbains ou ruraux, riches ou pauvres, en petits groupes ou en communautés importantes, etc... sans se trouver affectés de ces états, leur essentiel se situant ailleurs. Ils sont depuis toujours semi nomades et se sont glissés aux seins de multiples cultures mais c’est volontairement qu’ils ont cultivés cette particulière “invisibilité” afin de préserver leurs modes de vie et de pensée.

Joseph Taïcoun, grand ami de Léon, de par son état de Tsigane passe régulièrement des périodes dans des groupes Chkouboulaks (les Tsiganes sont parmi les plus proches des Chkouboulaks pour les voyages et certains aspects culturels). C’est donc grâce à Joseph que nous pouvons approcher un peu cette culture mais avec une grande discrétion et les limites que l’on peut comprendre. La loyauté semble représenter la qualité indispensable pour partager la vie de ces gens tant le racisme et les persécutions sont inscrits à leur histoire (pour anecdote, le mot dont le sens se rapproche de trahison n’existe pas sous une forme plurielle). Aussi, ne vous étonnez pas que les informations soient livrées au compte goutte.

“Antelma Duz”, le titre du CD et du spectacle, a pour sens approximatif : chercher ensemble grâce au chant. Il n’est pas étonnant de trouver dans l’usage des voix une quête collective, beaucoup de peuples ont des pratiques allant dans ce sens. Le mot est beau et son sens de même, voila pourquoi nous l’avons adopté. Les compositions musicales et les chansons en Chkouboulak de Antelma Duz n’ont pas d’autres prétention que de refléter une part de leurs façons de voir la vie en fonction des géographies et autres paramètres culturels, j’espère que nous y arriverons.

Je vais aujourd’hui juste vous relater quelques éléments spécifiques, principalement des rituels rares qui participent à la vie des Chkouboulaks. Il en est un qui est très apparenté à la danse. On pourrait dire qu’il s’agit, de ce que j’en ai saisi, d’une danse des vents. Suivant les régions, il existe des vents violents qui transportent toutes sortes de matières. Une bise pourra causer des tourbillons de neige comme un simoun pourra déplacer tant de sable que les dunes s’en trouveront réorganisées. Le Soussouda est l’état d’un homme (ou d’une femme) qui va au coeur du vent participer corporellement au tourbillon, évidement sans lutter mais au contraire en devenant vent. Il y a quelque chose en commun avec l’état d’un surfeur de haut niveau qui doit devenir partie intégrante de la vague pour éviter un affrontement disproportionné.

Le rituel de “l’ocre” est un rendez-vous annuel très pratiqué en beaucoup de régions. Au printemps, à une date décidée la veille, la totalité d’une communauté se retrouve pour vivre cette journée très spéciale. L’argile sera mouillée suffisamment pour devenir assez liquide et (à partir du lever de soleil) tout individu étant complètement nu sera recouvert de cette matière par les autres et lui même participera à recouvrir les autres. Idéalement, une personne doit entrer en contact avec tous et par petites touches. Le soir venu, s’il reste un seul individu non totalement recouvert, la communauté considère qu’il existe un problème à résoudre et il y aura débat. Le lendemain, tout recommence de même façon pour arriver au résultat de “recouvrement total”. Parfois plusieurs jours sont nécessaires dans les plus importantes sociétés mais c’est assez rare. Ce rituel se nomme Inimata. Il existe d’autres façons équivalentes, avec d’autres matières, mais l’ocre est la plus répandue.

Pour finir, un dernier élément des traditions Chkouboulaks : Exila et Xexelina. Quand un groupe de jeunes des deux sexes sent la nécessité d’avoir des réponses sur l’avenir, ils vont à la fourmilière. On connait un peu l’organisation de ces usines : une reine pondeuse, des travailleuses et des soldats. Mais il existe aussi un certain nombre de fourmis “glandeuses” c’est à dire qui ne font apparemment rien de rentable. Celles-ci sont en nombre moindre que les soldats et se font exterminer par ces derniers. Les jeunes Chkouboulaks vont alors titiller les abords de la fourmilière et provoquer les soldats, il se feront mordre par ceux-ci mais les tueront au fur et à mesure. Ça peut durer plusieurs jours (pendant ce temps, ils ont le droit de se toucher les fesses, mais comme ils ont le droit, ils le font en fait assez peu). Le but est de réduire le nombre des soldats et qu’il soit inférieur à celui des “glandeuses”, car à partir de ce moment la morphologie de la fourmilière va se transformer. Les réseaux de circulation et l’organisation des salles seront complètement différents. Quelques jours après la fin de cette tâche, un groupe d’anciens de la communauté se rendra à la nouvelle fourmilière et interprétera comme on lit un livre cette nouvelle apparence pour en faire des prévisions. “Exila” représente l’état de la fourmilière d’avant et “Xexelina” celui d’après ce rituel.

Voila quelques éléments pour faire connaissance, peut-être en apprendrons-nous plus à l’avenir...

Jac Lavergne - Gazette n° 5

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