≈ Lettre ouverte à Bernard Coclet du Grand Bal de l’Europe ≈



Bernard,

il y a peu, étonné de ne pas recevoir de document d’inscription au GBE, je vous envoyais un mail que vous avez choisi de laisser sans réponse. J’ai donc pris contact par téléphone pour m’entendre dire que je n’étais plus le bienvenu au GBE. Tu m’as fourni deux raisons à cela :
- l’an dernier j’ai signifié l’absence d’accueil à l’entré (où j’ai été bloqué parce qu’il y a en milieu de journée une plage horaire pendant laquelle vous n’accueillez pas les arrivants, et ce, même si ce sont des gens qui ont fait plusieurs heures de route pour venir travailler pour votre festival).
- tu m’as dit que j’étais "légitime" à Saint Gervais mais pas à Gennetines (hahaha...).

Ce n’est pas agréable d’être ainsi traité, après une si longue période de participation complice et des plus compétente en ce qui concerne le rapport "musique-danse", mais du coup, je vais profiter de ce nouveau recul pour donner quelques impressions sur ce festival que j’ai peut-être un peu retenues ces dernières années, d’autant que nous n’aurons plus d’occasion pour échanger sur ce propos.

Tout d’abord, je rappelle que ça fait une dizaine d’années que je participe au GBE et que, par la force des choses, je le soutien. J’y suis très mal rémunéré et je dois gérer de mon coté les salaires puisque vous n’acceptez pas d’assumer votre rôle d’employeur, j’y mange de façon des plus ordinaires, je dors dans mon véhicule, je joue avec des temps de réglage réduits à un minimum inférieur au nécessaire et parfois sans technicien à la console. Alors, quand se rajoute à ça le manque d’accueil, il me semble des plus nécessaire de le faire savoir. C’est l’un des festivals où les conditions de travail sont les moins favorables, le seul avantage étant d’y rencontrer beaucoup de gens puisqu’il réunit énormément de monde. Il y a régulièrement des organisateurs qui proposent ainsi de très mauvaises conditions de travail et d’accueil et font valoir en contrepartie la "visibilité".

Lors de ma première année de présence, j’ai le souvenir très précis de t’avoir signifié des excuses concernant le fait que je m’étais auparavant, sans alors savoir, rallié à priori à des opinions négatives concernant le festival. L’organisation m’avait instantanément convaincu, mais c’était principalement quant à la forme, aux apparences. Pour faire simple, je tire toujours mon chapeau à une organisation qui accueille des milliers de gens et qui conserve les toilettes propres. Passé ce constat des plus positifs, il y a un autre aspect moins séduisant et qui concerne plus le fond.

Les premières années de ma participation donnaient régulièrement lieu à des discussions entre toi et moi, agréables sans aucun doute, mais peu utiles selon les résultats. Ainsi, j’avais pris le parti de ne plus les tenir et d’en rester à une participation minimale. Aujourd’hui le recul qui est le mien va permettre de poser dans la « boite à idées » un avis de l’extérieur et murement réfléchi. Je n’ai que peu de temps à consacrer à ceci, alors je vais être assez direct et peut-être manquer de diplomatie, ceci dit tu n’en a pas usé pour me signifier que je n’étais plus le bienvenu.

Le Grand Bal de l’Europe est un festival où l’on passe sans transition de la danse de Louisiane à celle d’Israel, avec des musiques allant du médiocre au superbe suivant les parquets. Déjà, cette phrase contient et met à jour la totale fragilité qui est celle de votre direction artistique. Voilà bien ce qui est au centre d’un projet et qui me tient particulièrement à coeur : la direction artistique, et plus largement pour ce qui dépasse l’aspect musique et danse et qui concerne la totalité de l’opération : le sens.

Il existe une grande confusion dans notre pays (et ailleurs aussi) entre "culture" et "divertissement". Et les gens qui ont un petit pouvoir, qu’ils soient politiques ou organisateurs, ne cessent de jouer sur cette confusion pour mettre en avant des divertissements dont la première spécificité est de rapporter de l’argent et ce, en donnant l’apparence du culturel à leurs opération. Ce n’est pas absolu, mais majoritaire comme tendance. Les musiques dites traditionnelles ont mis à jours, dans leur appréhension d’il y a plusieurs décennies, des liens nombreux et forts entre de multiples éléments culturels liés à des pays, des communautés, des terroirs, des savoir-faire artisanaux et artistiques... Ces liens identifient fortement les musiques et danses traditionnelles au delà du temps, contrairement au musiques "folks" qui s’en passent ouvertement. Les musiques folks font preuve aujourd’hui d’un niveau technique et d’un goût parfois élevés, mais ne sont pas liés ou très peu à une dimension culturelle. Le GBE favorise ô combien un mélange des genres au coeur duquel les jeunes et les touristes sont dans l’incapacité totale de discerner des éléments d’identités et de cultures. 

Par ailleurs, je me demande régulièrement comment font les participants de ce festival pour, en qui concerne une grande partie d’entre eux, ne faire que si peu de progrès en danse ? J’imagine que la réponse principale tient dans le fait que les gens ne sont pas là pour apprendre, mais pour s’amuser, pour se toucher (oui, oui !) et profiter salutairement d’une émulation non violente pendant les vacances. Je me demande aussi comment au coeur d’un super marché aux produits si peu étiquetés, les clients font pour faire de bonnes courses ? Si la direction étale ses articles sans mettre le bio en évidence, c’est une sacré responsabilité que de fourguer des pesticides à la "en veux-tu, en voilà" dans les produits majoritairement consommés et qui n’offrent aucune traçabilité.

Je ne sais si c’est encore le cas aujourd’hui, mais j’ai le souvenir d’il y a quelques années où tu tirais une grande fierté de ne pas être subventionné. Il me semble que ce type d’autonomie, d’indépendance ne justifie pas d’en être fier dans le cas où les prestataires sont mal ou pas rémunérés. Tirer son succès du bénévolat et de prestations aussi peu prises en compte financièrement, c’est un type de fonctionnement très identifiable : le libéralisme. Nous vivons une période où nous assistons à des orientations totalement décomplexées de la part de gens qui prétendent évoluer dans des cultures de gauche mais dont les pratiques sont éminemment apparentées au libéralisme, et là, ma sensibilité de syndicaliste de gauche est mise à mal. Malheureusement, c’est ici le cas. 

Tu pourrais à ce moment de la lecture me poser clairement la question : "mais alors, pourquoi venais-tu au GBE ?" Et bien la principale réponse est des plus simple : parce que tout le public et une grande partie des acteurs du milieu des musiques trads se trouvent à cet endroit, et ça pour le professionnel que je suis, c’est très compliqué de ne pas le prendre en compte. Il aurait pu y avoir sur l’Auvergne et autour plein de petits festivals avec des identités multiples et liées à leurs lieux propres, mais non, il ne reste que ton supermarché dénué de forte et locale identité qui est fréquenté aux périodes concernées. Puisque je traite ici de la notion d’identité, il me revient de nombreuses réflexions partagées au fil des années avec des participants et concernant la différence entre St Gervais et Gennetines : à St Gervais, on est dans le village avec d’autres gens et la vie locale qu’il est enrichissant de croiser, à Gennetines par contre le festival est isolé, sous sa bulle, chez toi. Voilà bien la notion de sens qui ré-apparait. A Gennetines, on est dans un département qui produit une bière bio qui a été plusieurs fois récompensé, mais on bois de la Jenlain. Que n’as-tu consulté plus souvent ton proche voisin Jacques Paris qui en sait si long sur la capacité qu’on peut se donner à « animer » un projet, un évènement.

Pour revenir sur la notion de légitimité que tu m’octrois pour St Gervais mais pas pour Gennetines, après y avoir longuement réfléchi et observé ceux que tu considères comme légitimes, je déduis que ça a du t’échapper, ce n’est pas une idée, c’est un rot sûrement. Je garde un souvenir précis du petit marquis empreint de fausse modestie que tu es, et regrette infiniment d’en être réduit à écrire alors que j’aurais eu un tel plaisir à avoir un vraie conversation entre quatre yeux avec toi. Tu me fais tant me rappeler une réflexion lors d’un spectacle bourgeois en 2003 à l’issus duquel des artistes avaient pris un temps de parole, un homme dans le public avait crié : "les artistes, fermez vos gueules et divertissez-nous !" J’ai vraiment l’impression que tu n’es pas sensible au niveau de compétence des prestataires dont tu t’entoures, mais surtout au fait qu’ils acceptent sans broncher des conditions de merde dans le cadre du travail. J’ai été parfois organisateur, administrateur, technicien, artiste, nettoyeur de chiottes, etc... j’ai une très bonne compréhension de tous les postes nécessaires pour faire vivre un tel festival, et ce, par expérience professionnelle depuis plus de trente ans, je sais que vous avez au fil des ans fait preuve d’une capacité à mettre en place de la logistique et de la technique de très belle façon, et je vous en félicite, mais en ce qui concerne le sens et l’humanité tu restes très incompétent.

Pour conclure, après plusieurs années de participation pendant lesquelles je n’ai accumulé strictement aucun regret quant à ce que j’ai fait et dit dans le cadre de ce festival, je lui souhaite juste de s’améliorer et tout particulièrement d’arrêter de prendre les gens pour des merdes. Pour ma part, je prends très mal la façon dont j’ai été écarté après tant d’années d’investissement de qualité, j’imagine que les gens à la fois compétents et critiques sont ceux à écarter prioritairement mais tu aurais pu y mettre des formes au lieu de me traiter par le mépris, je n’oublierai jamais. Les idées que je défends n’ont en aucun cas l’ambition de faire l’unanimité, néanmoins, au regard de moulte conversations, je les sais partagées par nombre de gens...

Cordialement - Jac Lavergne



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