≈ La femme aveugle et le prisonnier ≈



Il faisait sombre, on voyait à peine où l’on posait les pieds le long du sentier
Ses pauvres yeux n’accueillaient plus la lumière depuis fort longtemps
Elle posait sa main légère sur mon épaule et synchronisait au mieux sa marche à la mienne
Et ainsi, nous avancions à une très bonne allure

Parfois même, elle me lâchait et se contentait de m’écouter avec attention pour cheminer
Mon regard ne quittait jamais ses pas et mon bras était toujours prêt à lui éviter la chute
Et elle ne l’a jamais su

Elle aimait danser plus que tout, oui vraiment, plus que tout
Elle posait sa tête sur mon épaule et se laissait guider au rythme de la musique
Son corps long et gracieux épousait l’air dans une cadence parfaite
Sa robe blanche et noire volait autour de nous et nous enveloppait d’un tourbillon de soie

Parfois, je prenais l’accordéon et je jouais pour elle,
Devenant alors pour sa danse ce que le vent est à l’oiseau


Les mots que tu m’avais dits
Ont eu le pouvoir d’’éclaircir la nuit
Les mots que j’ai répondus
Sont autant de fleurs que j’ai pu

L’argent que j’ai fabriqué
Était juste pour t’offrir un palais
Où tu aurais pu danser
Au milieu des coussins dorés


Quand elle venait au parloir, elle jouait de ses doigts longs, fins et agiles contre la vitre et composait sur un invisible clavier des musiques intimes, des mélodies qui me retenaient à la vie

Et quand je rentrais en cellule, Je mémorisais de toute ma volonté et le plus longtemps possible le doux son de sa voix, comme une caresse intérieure, comme un chant profond


Le long de la falaise cette femme marchait
Sans chien, sans canne, sans rien, tout juste en écoutant
En écoutant ses pas, en écoutant le vent
Qui lui disait les sens et ainsi la guidait

Les langues spéculaient sur la chute imminente
De cette femme-là ô combien imprudente
Et effectivement un beau jour elle chuta
Il en est qui prétendent qu’à vrai dire elle sauta

Ce qui est avéré, c’est qu’’au lieu de tomber
Elle se posa sur l’air et se mit à voler
Déployant de gracieuses et larges grandes ailes
On perdit de ce jour tout souvenir d’’elle


J’avais posé les dernières miettes de mon pain sur le rebord de la fenêtre de ma cellule
Mais la pie n’a pas pris le temps du repas occupée qu’elle était à taper sec du bec
Sur des barreaux qui tintaient chacun de leur propre note
Une petite mélodie métallique qui tournait comme une valse swing
Et semblait repousser les murs le temps de la chanter...


Moi aussi, je peux être un oiseau... moi aussi, je peux voler là haut...



Texte de Jac Lavergne - Extrait du spectacle Les Amours profondes



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