≈ La chèvre et les trapézistes ≈

A propos des CDs "Muzikadansé n°3" et "L’hommage aux trapézistes".



A vrai dire, il est difficile de créer. Pour cela dans bien des cas, il fut utile de penser que l’art commence aujourd’hui et que le passé n’avait rien à nous léguer. Les avant-garde ont souvent agi comme tel, pensant que pour faire entendre l’inouï, il fallait se dégager à tous prix des mains ridées posés sur les neuves épaules. Pourtant, certains artistes de la période moderne (voire post-moderne) ont décidé de faire autrement en réalisant un travail d’équilibriste : se souvenir, oublier et créer. L’histoire, les lieux peuvent alors devenir des appuis de création. Quelques-uns d’entre eux œuvrent dans le domaine des traditions orales de nos territoires. A vrai dire, ils sont peu nombreux. Car dans ce domaine, on a d’abord beaucoup loué les réinterprétations des mélodies traditionnelles sans cesse renouvelées par la variation, l’ornement en pensant qu’il s’agissait de création. On a beaucoup arrangé ces mêmes mélodies en disant qu’il s’agissait de création. On a beaucoup composé « à la manière de » en croyant qu’il s’agissait de création. Soyons clairs, chacun joue la musique qu’il estime devoir jouer. Loin de moi l’idée qu’une posture est meilleure qu’une autre. J’ai moi même suffisamment joué de mélodies traditionnelles (et je continue à le faire) pour mesurer à quel point c’est un exercice ô combien difficile et exaltant. Mais composer une musique nouvelle est un tout autre exercice. Essayez et vous verrez.


Quand Jacques Lavergne convie la cabrette de Sandrine Lagreulet dans leur Musikansé N°3, il s’attaque à une montagne de verre : l’objet culte de la tradition orale auvergnate, le couple Cabrette-Accordéon. On connaît la légende de la naissance de cette formation intrumentale. Bouscatel, le roi des cabretayres sent le vent tourner, il renifle la nouveauté en la personne de Charlot Péguri, le rital qui joue magnifiquement de l’accordéon. Quelques bals-musette et disques 78 t plus loin, l’affaire est dans le sac ; Nous sommes en 1905 et la tradition orale fera le reste. Les codes mélodiques, harmoniques et formels de cette musique seront inscrits dans le zinc des têtes de musiciens, des danseurs de bourrées et des bars de la rue de Lappe. Une montagne donc, d’age vénérable donc... C’est sur cette montagne que Jacques Lavergne à l’accordéon secondée de Sandrine Lagreulet à la cabrette a installé une deuxième montagne ; à l’envers, la tête en bas. Plus petite que la première (plus jeune aussi), elle est pourtant comme un écho à la première, elle en respecte les codes et les chemins, on les emprunte autrement, voilà tout. Et voilà que par miracle, cela s’inscrit parfaitement dans le paysage de notre temps. En haut de ce double triangle, la cabrette ressemble à la chèvre de Monsieur Seguin : Elle regarde en bas dans la vallée et s’enivre elle-même de tant de liberté et d’audace. C’est une véritable fête de la voir faire, hésiter parfois, chanter toujours. Mais rassurons nous, dans le monde de Jacques Lavergne, les loups sont gentils et mangent à heure fixe. Quelques années plus tôt un autre alpiniste avait ouvert quelques voies, il s’appelait Thierry Mirebeau, il jouait lui aussi de la cabrette et faisait partie d’un groupe féru de moustiquaires. Quelques ténors mal lunés s’étaient alors chargés de lui rappeler les bienfaits de la tradition en suppositoire.


Revenons au Lavergne. Il a la peau dure et le voilà qui s’inflige à lui-même et en solo la même exigence que celle avec laquelle il a fait tenir deux montagnes l’une sur l’autre. C’est son Hommage aux trapézistes. Et cette fois-ci, c’est renversant. Que d’engagement et d’émotion dans cette musique. Ça taille large et grand. En l’écoutant, je pense à quelques grands disque de solistes « Dejarme solo » de Michel Portal , des trucs de Dino Saluzzi au bando chez ECM (c’est loin), un solo de Ralph Towner, guitariste d’Orégon toujours chez ECM. Et puis la voix, enfin. La sienne. Qui raconte et qui chante sans aucun complexe, pour la simple joie de dire des mots ou de faire orchestre avec le diato. Jusqu’au bout on sera surpris par la qualité compositionnelle de ce disque, son ton , sa liberté de propos. C’est si rare. Oui, il est difficile de créer, de mettre au monde un autre monde. A ce titre, saluons le travail de Jacques Lavergne.


- Jean-François Vrod - Violoniste, compositeur, improvisateur... Février 2014.



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