Lettre ouverte à Monsieur Hessel, par Sol Fouchet

Il m’a semblé très intéressant d’accueillir ce texte au sein du site de la Compagnie pour une raison simple : il s’agit d’enjeux culturels au sens large. Une grande partie du travail artistique aujourd’hui est frappée d’invisibilité de par les orientations sociales et politiques. Tout est lié. Pour que les langages artistiques concernent l’avenir de nos enfants, il est nécessaire de rendre visible la richesse et la variété qui unissent les hommes et leurs idées. (Jac Lavergne)



Merci Monsieur Hessel Vous pouvez pas savoir comme je suis heureuse Vous existez Vous êtes là. Vous êtes vivant. Vous êtes vous. Vous avez Résisté. Vous avez 93 ans. Et vous venez d’écrire « Indignez vous ! »

Quel bonheur ! Je suis assise à ma table, devant mon feu, dans la forêt. Dehors, il fait gris, humide. Ici, il fait une chaleur douce et rouge. C’est un bonheur d’être là, un bonheur particulier. Et c’est un autre bonheur, un bonheur collectif celui là : savoir que vous existez et que vous nous avez écrit. D’après les dires de mon libraire préféré (La Poterne à Bourges), nous serions 1M à apprécier ce bonheur collectif dont certains s’étonnent. Il paraîtrait que le père Noël aurait collaboré avec vous. Il aurait déposé votre texte, de façon tout à fait inattendue, dans un tas de souliers qui traînaient partout. C’est vrai .... mais moi qui suis un peu sorcière, je vais vous dire ce qui s’est vraiment passé ... D’abord, venez vous asseoir près du feu. On va pousser la chatte, y’a pas de raison ... venez ...

Eh bien voilà : Cet automne, j’ai promis à une de mes copines, Rosa, si malade qu’elle ne peut presque pas bouger de sa maison ... que je manifesterais désormais à sa place, en attendant qu’elle puisse le faire elle même. J’ai donc été à la première manifestation à Bourges. Je ne manifestais pas pour ma retraire : dans ma vie j’ai surtout exercé 2 activités qui ne donnent pas droit à une retraire. J’ai été une feignasse de mère de famille qui fout rien à longueur de journée, c’est bien connu. Sinon, j’ai été, et je suis toujours, sorcière : j’ai le don d’invisibilité. Personne ne me voit. Personne ne m’entend. Personne ne fait attention à moi. Remarquez, c’est bien pratique : je peux voir plein de choses sans que personne ne fasse attention. Sauf que, cet automne-là, je sais pas ce qui s’est passé ... Aurais-je abusé du Menetou ? Aurais-je mélangé mes formules ?? ... Toujours est il que mon don d’invisibilité ... s’est étendu à toutes les manifs où j’ai été ! A Bourges, j’ai jamais vu autant de monde manifester. Dans le Cher, nous étions 17000. Pourtant, Monsieur Sarkozy ne nous a pas vus. Il ne nous a pas entendus. A croire que nous étions tous devenus invisibles !!... Alors,la fois d’après, nous avons été 18000 dans les rues ... Monsieur Sarkozy ne nous a pas vus. Il ne nous a pas entendus ... Merde ! Nous étions tous réellement devenus invisibles !!!... La fois d’après, nous avons été 20000 ... Pas vus. Pas entendus ... Nous étions bien tous invisibles !!!! ... aïe aïe aïl ! C’était grave ! Très grave ! Surtout qu’il s’est passé la même chose dans toutes les villes de France .... et même à Paris !

Rien vu. Rien entendu. Rien.

Ah si ... quelques casseurs à Paris. Mais nous avons vu, nous, avec tous les portables qui traînaient par là ... que c’était des policiers véreux. Bref, nous voyons tous plein de choses mais nous sommes tous devenus in-vi-si-bles !!! C’est comme si nous n’étions pas là, comme si nous n’existions pas. Nous avons bel et bien disparu !!!

Monsieur Sarkozy est resté dans sa bulle dorée avec la belle Carla tra la la regardez là !... et tous ses copains financiers regardez pas ! Ohé ohé (bis)

Monsieur Sarkozy vit dans un autre monde. Il ne nous voit pas. Nous comptons pour du beurre. Nous ne sommes rien. Nous sommes le peuple des Invisibles !!! Alors on a marché, crié, chanté entre nous. On a fait de la musique (y’ avait de grands tambours, le rêve !) on a dansé ... on était drôlement bien ensemble. « Je suis mieux là que derrière ma caisse » a dit un jour une jeune femme près de moi. On s’est connu, on s’est reconnu, on a discuté (même qu’on n’était pas toujours d’accord), on a ri, on a souri, on a râlé ... après on a pris des pots ensemble. C’était la fête. Mais une fête grave, en creux, une fête visible juste pour nous. Un jour, j’ai vu des jeunes femmes grimper avec leurs drapeaux sur le monument à la Résistance de Bourges. C’était un tableau superbe ... et désespéré. Ces jeunes femmes disaient à leur façon : « Au secours tous les Résistants, les vivants et les morts ! Venez à notre secours ! Ils sont en train de casser tout ce que vous avez gagné dans le sang et la souffrance ! Aujourd’hui, la moindre des choses, c’est que nous défendions à notre tour ces acquis que vous avez payés si cher, et souvent de votre vie ... mais nous avons encore besoin de vous. Aidez nous ! »

Eh bien, savez vous ce que je pense Monsieur Hessel ?

Les Résistants morts, vos compagnons de lutte, ont entendu ces jeunes femmes. Et ils nous ont entendus, nous les manifestants sans importance dont beaucoup, comme moi, n’avaient pas l’habitude de manifester. Ils vous ont chuchoté dans le creux de l’oreille : « Allez, vas y ... Toi qui es encore avec eux ... c’est à toi de t’y coller ! ... de là où on est, on va t’aider... » Et vous vous y êtes collés, tous. Vous avez écrit « Indignez-vous ! » Vous avez signé humblement : un vieux Résistant encore vivant, parce qu’il fallait bien que quelqu’un signe. Et voilà que ... tous ceux qui lisent ce petit livre voient apparaître les choses essentielles : il y a eu la Résistance au nazisme, à la barbarie. Des femmes et des hommes courageux ont dit NON. Certains en sont morts, mais ensemble ils nous ont donné un héritage : le Programme du Conseil National de la Résistance. C’est précisément ce programme que Monsieur Sarkozy et les siens sont en train de casser, d’émietter de toutes les façons possibles. Vous avez tiré la sonnette d’alarme. Si nous disons STOP maintenant, nous pouvons le faire de façon totalement non violente ... Si nous tardons trop, si nous manquons de détermination aujourd’hui ... nos enfants et nos petits enfants devront tout recommencer et l’expérience de nos aînés n’aura servi à rien. Il y aura de nouveau du sang et de la souffrance ... J’ai pas envie que mes petits enfants soient des martyrs de la future Résistance !

Merci Monsieur Hessel.

Merci infiniment à vos compagnons de lutte : Jean Moulin, Charles de Gaulle, René Cassin ... Georges Guingouin, « le premier maquisard de France », « un fou qui vivait dans les bois » ... Raymond et Lucie Aubrac, Jean louis Crémieux-Brilhac ... et notre Maurice, notre Madeleine Renaudat .... et tous les autres ... tous les autres ... tous les autres ...

Regardez ... nous commençons à vous répondre ... et au fur et à mesure nous réapparaissons. Nous retrouvons nos contours. Nous redevenons visibles, nous, les oubliés sans importance et sans mémoire. Ca fait déjà 1M de réponses qui germent, qui bourgeonnent, qui poussent simplement au soleil sans faire ni bruit ni violence, un peu partout en France, sur l’air de « coucou, nous sommes là » ou « ça suffit comme ça » ou « j’ai 15 ans et je défend la liberté d’expression », ou « nous sommes des CRS, tous malades d’une décision brutale ». Ce matin, j’ai entendu dans le poste qu’il y a 1M de malades d’Alzheimer en France. Ma maman en est. Apparemment vous n’en êtes pas. Je me dis que nous sommes déjà 1M de Français à décider de ne pas finir comme ça : en nous laissant sombrer dans l’oubli total, dans la mort vie, en nous laissant déconnecter petit à petit d’une réalité cousue main pour d’autres et à leur seul profit. Nous voulons à la fois retrouver nos contours et regarder les nôtres, les gens de peu, les sans grade, les sans importance. Nous voulons entendre et être entendus. Nous voulons comprendre et être compris. Nous voulons ne rien oublier et ne pas être effacés. Nous voulons connaître la solidarité des humbles. Nous voulons vivre ensemble en paix, tout simplement, et nous en donner les moyens. Il se pourrait que le printemps qui vient soit très fleuri. Les jasmins sont déjà sortis de l’autre côté de la Méditerranée Il se pourrait que les printemps qui viennent soient très fleuris. Sentez vous venir le parfum des violettes ? Celui des lilas, des iris, des cerisiers en fleurs, des mimosas et des roses ? Sentez vous venir les premières pâquerettes ... et plus loin la bonne odeur d’herbe fraichement coupée ? ...

Voulez vous un verre de Menetou pour fêter le printemps qui arrive dans l’hiver ? ... il est très fruité celui -ci allez, tchin, goûtez moi ça ...

Longue et belle vie à vous, Monsieur Hessel, et à nous tous, qui sommes vos héritiers ! Nous n’oublierons rien, n’est ce pas ? ... et nous ferons en sorte qu’on ne nous oublie pas.

Sol Fouchet

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