≈ La Robe de Faïlirh* ≈


Depuis sa plus lointaine jeunesse, elle danse. La pauvreté n’a pas su masquer la grâce et la beauté qui sont siennes. De longs cheveux noirs encadrent son regard vert et profond. Elle aime danser sur le sable de la plage à n’en plus finir, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ce que sa mère l’appelle pour manger ou pour travailler.

Le Seigneur du village est le maître de l’unique coopérative, on y travaille pour 2,50 euros par jour. On y confectionne son propre trépas au quotidien. Nul espoir de progresser, pas même celui de manger à sa faim si on veut nourrir son enfant.

Elle a pris sa décision : elle va partir, passer le détroit. Elle gagnera de l’argent pour ceux qu’elle aime. Elle dansera pour gagner de l’argent. Mais elle ne partira que quand sa mère et sa grand-mère auront fini de confectionner une jolie robe de danseuse.

Et les femmes cousent encore et encore, inexorablement, pour donner un sursis à ce départ. Elles accrochent de nouveaux scintillements, ajustent toujours de nouvelles gouttes de lumière, retouchent des éclats de soleil, disposent des poussières d’étoiles à n’en plus finir.

La traversée devrait durer une vingtaine d’heures.
Quand elle monte dans la patera, elle serre sa robe contre son coeur.
Quand la patera se retourne, elle serre sa robe contre son coeur.
Dans l’eau, elle danse jusqu’à l’épuisement, serrant sa robe contre son coeur.

La robe est devenue radeau merveilleux, île flottante aux mille éclats. Elle dérive au gré des courants, au bon vouloir du vent, peut-être vers la grande Amérique.

Du fond de l’eau, une sirène aux yeux verts et aux longs cheveux noirs anime les remous pour qu’une robe fabuleuse n’accoste jamais sur la plage d’un certain village, qu’elle ne brise jamais l’espoir de liberté.

* Faïlirh : (Chkouboulak), fille de l’eau
Texte de Jac Lavergne, pour le spectacle Antelma Duz

Suite à la lecture d’un terrible article sur l’immigration par le détroit de Gibraltar qui génère tant de malheurs et de victimes, l’histoire d’un "rêve occidental".

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